ORESTE
Hier, j’étais près d’Électre; toute ta nature se pressait autour de moi! elle chantait ton Bien, la sirène, et me prodiguait les conseils. Pour m’inciter à la douceur, le jour brûlant s’adoucissait comme un regard se voile; pour me prêcher l’oubli des offenses, le ciel s’était fait suave comme un pardon. Ma jeunesse, obéissant à tes ordres, s’était levée, elle se tenait devant mon regard, suppliante comme une fiancée qu’on va délaisser: je voyais ma jeunesse pour la dernière fois.

Mais, tout à coup, la liberté a fondu sur moi et m’a transi, la nature a sauté en arrière, et je n’ai plus eu d’âge, et je me suis senti tout seul au milieu de ton petit monde bénin, comme quelqu’un qui a perdu son ombre et il n’y a plus rien eu au ciel, ni Bien ni Mal, ni personne pour me donner des ordres.

JUPITER
Eh bien? Dois-je admirer la brebis que la gale retranche du troupeau, ou le lépreux enfermé dans son lazaret? Rappelle-toi, Oreste: tu as fait partie de mon troupeau, tu paissais l’herbe de mes champs au milieu de mes brebis. Ta liberté n’est qu’une gale qui te démange, elle n’est qu’un exil.

ORESTE
Tu dis vrai: un exil.

JUPITER
Le mal n’est pas si profond: il date d’hier. Reviens parmi nous. Reviens: vois comme tu es seul, ta sœur même t’abandonne. Tu es pâle, et l’angoisse dilate tes yeux. Espères-tu vivre? Te voilà rongé par un mal inhumain, étranger à ma nature, étranger à toi-même. Reviens: je suis l’oubli, je suis le repos.

ORESTE
Étranger à moi-même, je sais. Hors nature, contre nature, sans excuse, sans autre recours qu’en moi. Mais je ne reviendrai pas sous ta loi: je suis condamné à n’avoir d’autre loi que la mienne. Je ne reviendrai pas à ta nature: mille chemins y sont tracés qui conduisent vers toi, mais je ne peux suivre que mon chemin.

Car je suis un homme, Jupiter, et chaque homme doit inventer son chemin.